Le monde se présente à nous et nous en saisissons des fragments grâce à nos sens.
Nous entendons ses sons, mais pas les ultra-sons.
Nous voyons ses formes, ses mouvements, mais pas ceux de l’illusionniste, et ses couleurs, mais pas les infrarouges ni les ultraviolets, et notre vision nocturne est moins fine que celle du chat. Nous ne voyons rien dans le noir et pourtant le monde existe aussi la nuit.
Nous sentons ses parfums mais pas les phéromones qui sont la base de l’attrait sexuel, et surement pas aussi bien que le chien qui vous flaire la trace du lièvre.
Nous goûtons, mais seulement le salé, le sucré, l’acide et l’amer (et, dit-on, le glutamate, qui donne son goût particulier à la cuisine chinoise).
Nous percevons tactilement, à fleur de peau, mais seulement selon cinq ou six modalités qui ont chacune leur propre récepteur : le récepteur à la caresse n’est pas celui de la sensation du chaud et du froid (le même que pour la douleur) ni celui de la pression sur ma peau (son récepteur à la forme d’un ballon de rugby).
Les ricochets de la lumière sur l’atmosphère (diffraction) et les variations du champ magnétique terrestre, deux perceptions si utiles aux abeilles pour retrouver le chemin de la ruche, nous laissent froids.
Malgré ces petits handicaps nous percevons assez du monde qui nous entoure pour y vivre, échapper à toutes sortes de
dangers, trouver de la nourriture, un abri pour la nuit et, avec un peu de chance, un partenaire amoureux. Nous sommes même gavés de beaucoup trop d’informations ! Une telle profusion de
détails submerge nos capacités à tous les analyser en temps réel et a fortiori en différé. Nous ne pouvons, pour décrire le monde selon
nous, que faire un résumé. Nous en prélevons quelques éléments que nous choisirons pour leur pertinence, leur représentativivité de la scène, ceux qui auront éveillés en nous un
intérêt, une émotion. Nous comblerons les vides par des faux souvenirs, inventés mais crédibles, donc auxquels nous pouvons adhérer sincèrement. Dans le grand creuset de notre imaginaire nous en
ferons notre conte. Une chimère, étymologiquement, est l’assemblage de morceaux : des pattes de lion, un corps de taureau, une tête de cheval pour faire un animal « merveilleux »,
dont les articulations paraissent « naturelles ». Par exemple, le sphinx est une chimère, un corps de lion et une tête d’homme. C’est cela que nous allons raconter. Une histoire
cohérente faite de morceaux épars, choisis et agrégés, pour recréer ce que nous avons perçu et lui donner un sens. Et chaque morceau s’articule si bien avec les autres que l’histoire semble vraie. Sans le savoir, nous sommes tous des créateurs, des artistes, des scénaristes. Nous sommes des faiseurs
de chimères.
Ceci est un extrait d'un livre complémentaire à "Alzheimer, mode d'emploi" pour tenter de comprendre le "monde selon MDA" (Maladie d'Alzheimer).
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