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Extrait du livre "Alzheimer, mode d'emploi" du Dr Polydor.

Comment utiliser ses neurones miroirs ?

 

« Ah ! Je ris de me voir si belle en ce miroir ! »

La Castafiore, Tintin, œuvres diverses. Hergé.

 

La célèbre Bianca Castafiore apparait dans sept albums de Tintin. Elle est italienne, comme le Pr Giacomo Rizzolatti. Ce neurophysiologiste de Parme a permis une des plus grande avancée de la compréhension organique des comportements réactifs du cerveau. Il a découvert les neurones miroirs.

 

Mes neurones réfléchissent. Ils réfléchissent votre pensée, exprimée par vos gestes, comme dans un miroir ! Le miroir c’est l’empathie.

 

La stratégie de relation avec le patient Alzheimer proposée dans cet ouvrage est basée sur l’utilisation des neurones miroirs. C’est une méthode inédite mais qui valide des manières de faire déjà connues (divulguées sous forme de fiches par les associations de familles d’Alzheimer et les firmes pharmaceutiques).

Sa simple ambition est d’organiser ces conseils dans une stratégie de la relation, le théâtre du quotidien. En intégrant ces bonnes manières dans un cadre cohérent et univoque, en les intégrant dans une méthode générale, il sera plus aisé pour les aidants de les mémoriser, de se les approprier puis d’extrapoler pour imaginer des solutions novatrices quand un  problème inattendu se présentera.

Cet ouvrage délivre certes des conseils mais il donne surtout des outils pour trouver des façons de se comporter adaptées à chaque malade.

 

Comment sommes-nous influencés et son contraire?

 

Les humains sont très attachés à l’idée qu’ils sont avant tout une personne, un individu à part, une entité avec une identité et qu’ils ont, dans leurs actes et leurs choix, une large part de libre arbitre.

Plusieurs éléments vont tempérer cette conviction.

L’identité que nous revendiquons est d’abord cette histoire que nous nous racontons et que nous racontons aux autres ; ce récit de nous même crée ce que nous appelons une identité narrative. Elle est fondamentale chez les âgés qui, selon les plus jeunes, radotent. Ils ré-écrivent une épopée personnelle (en grand partie exacte mais faites de morceaux choisis) incrustée de souvenirs typiques « de son temps », d’expériences réinventées. Cette biographie officielle est un processus très centré sur soi mais la façon qu’ont les receveurs de réagir à ce discours va le modifier. Nous sommes tous un peu ce que les autres veulent qu’on soit.

De plus, les individus sont immergés dans une société qui les façonne mais, à l’échelle de leur groupe de vie, qu’ils façonnent aussi. Une des fonctions organiques du cerveau est de nous permettre d'interagir de façon adaptée avec l’autre. Par notre exposition aux autres nous en subissons l’influence. Cette influence peut être néfaste, et aller jusqu’à ce le droit français nomme un abus de faiblesse. Cette influence peut présenter des aspects positifs comme dans l’imitation motrice (les apprentissages), la capacité à anticiper les réactions d’autrui, à parier sur ses intentions ou à saisir son humeur présente. L’efficacité de ces interactions sociales réside dans notre aptitude à comprendre l’autre : c’est ce qu’on nomme l’empathie.

 

Cette « valeur morale » était enseignée comme appartenant au domaine de la philosophie ou de la psychologie mais depuis peu la neurologie apporte un éclairage stimulant sur les mécanismes organiques de l’influence et de l’empathie.

 

Qu’est ce que l’empathie ?

 

Du grec ancien εμ, dans, à l'intérieur, et πάθoς, souffrance, ce qu'on éprouve, l'empathie est la capacité de se représenter ce que ressent l’autre, ses sentiments et ses émotions, sans les ressentir soi-même.

On  sépare l'empathie de la sympathie qui est l’aptitude à comprendre les sensations de l’autre mais avec une composante de ressenti, de compassion personnalisée: la sympathie est basée sur la relation affective avec celui qui en est l'objet.

L'empathie est un savoir neutre, sans lien avec la relation qu'on entretient avec la personne qui en est l'objet (détachement). L'empathie implique un recul intellectuel qui vise la compréhension des états émotionnels des autres, tandis que la sympathie est un partage de sentiments.

Que sont les empathies ?

 

Le concept d’empathie a suscité de nombreux éclairages dans des domaines variés.

 

La psychologie nous dit que l’empathie est la capacité de recul sur son propre discours pour entendre le discours de l’autre. C’est aussi le « dialogisme constructif » : « quand on forme des phrases on n’est jamais seul ». On tient compte de celui à qui est destiné le discours. On bâtit donc une représentation mentale de son destinataire, de ses attentes, de ses réactions. Tout énonciateur est son propre auto-contrôleur : il formate son discours pour le rendre compréhensible, et acceptable. Les mots ne sont pas neutres, ils véhiculent des discours plus anciens qui les ont constitués : ces mots font « écho » ou « allusions ». C’est une synchronisation affective, selon Louis Ploton.

Pour Ogay (Alzheimer: communiquer grâce à la musicothérapie. Ed. L’Harmattan), l’empathie se vit dans l’immédiateté.

Pour les sciences humaines, l'empathie est définie comme un effort objectif et rationnel de compréhension des ressentis de l'autre, excluant toute implication affective personnelle (sympathie, antipathie) et tout jugement moral.

Qui a trouvé où se cache l’empathie ?

 

Existe-t-il, chez l'homme, une zone dans le cerveau qui « fabrique » l’empathie ? Gall prétendait détecter les valeurs morales et les dons artistiques (ou autres) en palpant les bosses du crâne, sensées refléter l’hypertrophie de telle ou telle zone cérébrale qui les contenaient. Il nous en resté l’expression « il a la bosse des maths » ! Depuis les dérives de la phrénologie de Gall, les scientifiques considéraient que l’empathie et autres valeurs morales étaient du registre de la philosophie et non des sciences expérimentales (dont la médecine).

 

Pourtant, depuis peu on pense que l’empathie est probablement sous-tendue par un groupe de neurones : le système des neurones miroirs, dont la localisation essentielle est dans la zone du cerveau qui est aussi celle du langage exprimé. Cette zone ou aire  (comme disent les neurologues) a été découverte au XIXème siècle par le neurologue français Paul Broca et elle porte son nom. Giacomo Rizzolatti, en 1997, montra grâce à la caméra à positons, chez le singe d’abord, puis chez l’homme, que cette zone était celle de la compréhension des gestes observés chez l’autre. Le professeur Henri Gastaut (Marseille), promoteur de la classification internationale de l’épilepsie, avait publié un article passé inaperçu expliquant qu’un sujet qui observe un geste bloque sur l’EEG (électroencéphalogramme) les ondes mu (µ) de son cerveau. A l’époque on ne pouvait pas savoir que les responsables de ces blocages étaient les neurones miroirs car la caméra à positons n’existait pas : on était en 1954 !

 

En 2002, l’équipe de Marc Jeannerod (CNRS, Institut des sciences cognitives) se posait déjà la question de la relation entre empathie et neurones miroirs.

 

Les publications d'Hugo Théoret (Université de Montréal) montrent que les neurones miroirs sont perturbés chez les autistes et ceci validerait l’hypothèse que ces neurones miroirs sont les supports de l’empathie, absente dans cette maladie. 

 

Cheng Ya-Wei (Taiwan) en 2007, par magnétoencéphalographie, a apporté des arguments en faveur du caractère organique de l’empathie (ou d’une forme d’empathie) et du fait qu’elle est sous tendue par les neurones miroirs.

 

Comment fabriquer de l’empathie (et pourquoi) ?

 

Notre aptitude à interpréter les actions de l’autre et donc aussi ses intentions passe par un enchaînement inconscient et totalement automatique. Nous vivons dans notre chair, via les neurones miroirs, les gestes de celui que nous observons.

 

Quels rôles particuliers peut-on attribuer à ces neurones miroirs ?

 

Celui de confronter les gestes des autres au répertoire des gestes que nous connaissons, déjà « acquis », pour comprendre le but de ces actions (empathie) et en prévoir (anticiper) les suites. La préservation de soi dépend de cet opportunisme.

 

Si on ne connaît pas ce geste, de pouvoir l’imiter (apprendre par l’exemple). L’adage populaire « un bon exemple vaut mieux qu’un long discours » est physiologiquement exact. Cette acquisition se fait dans l’immédiateté, qui est justement le monde du malade d’Alzheimer. Cette assertion se fonde sur une constatation : on peut tirer à l’arc les yeux fermés mais la représentation mentale de la cible n’excède pas huit secondes ; Jacques Ninio (L’empreinte des sens, Ed. Odile Jacob) nous dit qu’au-delà de ce court le repère est perdu.

Enfin, ce système « miroir », en donnant du sens au geste de l’autre, permet de se représenter son état d’esprit et donc, en retour, favorise l’ajustement émotionnel. Cette faculté remet l’action perçue dans son contexte. Ce contexte participe à lui donner du sens. En cas de nécessité d’une réponse, elle met en phase les deux intervenants (agressivité, bienveillance, neutralité). Par ailleurs, en positionnant le curseur de la charge affective de ce geste, elle en dit l’importance, paramètre capital de l’attention (donc de la mémorisation) si par exemple l’autre représente un danger ou si la tache observée représente un intérêt digne d’apprentissage (théorie des enjeux). C’est par ce biais qu’on peut agir et faire réagir les malades d’Alzheimer.

Comme les codes-barres des produits que vous achetez, chaque geste est porteur d’un code qui dit ce qu’il est, lui donne un sens. Les codes gestuels (vus) et vocaux (entendus) sont connus grâce aux éthologues, qui replacent les codes de l’homme au sein des comportements des grands singes. Ils ont aussi bénéficié des réflexions sur les symboles propres à chaque groupe humain, à chaque culture (ethnologie) et au final à chaque famille, à chaque individu (psychologie). Cette profusion de codes n’est  pas si complexe si on reste ouvert et attentif, si on s’adapte en fonction des réactions que nos attitudes provoquent chez le malade. Donc, si on est soi même empathique : c’est une empathie « en miroir ». Ainsi que cela a été dit plus haut, l’efficacité de l’influence qu’on peut avoir sur le système des neurones miroirs d’autrui dépend de son répertoire d’actions (actions déjà connues par lui) donc plus aisément identifiables, dans leur sens immédiat et dans leur sens symbolique.

Faire passer l’empathie par la gestuelle (y compris la sonorité vocale) fonde la proposition que la communication avec un Alzheimer passe par la théâtralisation de la relation. C’est l’aidant familial qui connaît le mieux les codes connus par le malade, ce qui le place au centre du contrôle de la relation. Ce théâtre de la relation se fait chaque jour dans nos interactions sociales très empreintes de conventions.

Chez le sujet souffrant de maladie d’Alzheimer, le vécu est très égocentré, le changement de son point de vue (décentrage) est impossible, les ajustements émotionnels ne sont pas contrôlés. Une empathie reste possible car par chance la zone principale des neurones miroirs est fort éloignée des premières zones touchées par la maladie d’Alzheimer, les lésions débutent en effet dans l’hippocampe (lobe temporal, sous la tempe), s’étendent de proche en proche et atteignent tardivement l’aire de Broca (zone frontale, derrière le front) qui est le siège de l’empathie. Donc une forme d’empathie serait possible jusqu’à un stade avancé de la maladie. Elle va nous permettre d’adresser des messages au malade qui influent « par imitation » sur ses comportements. En retour le succès de ces procédures favorise la résilience des aidants eux-mêmes empathiques.

Bien entendu, l’empathie dont il est question ici, n’efface pas les autres modèles, plus lents, plus intellectualisés, se fondant sur la morale et le contrat social. Elle n’en est qu’une forme, rapide, réactive, aussi indépendante de notre volonté que le réflexe rotulien, quand le médecin percute votre genou avec son marteau.

 

Comment utiliser l’empathie dans la maladie d'Alzheimer ?

La communication globale trouve un prestigieux défenseur en la personne de Giacomo Rizzolatti : « Les humains communiquent essentiellement par sons, mais les langues fondées sur le son ne sont pas le seul moyen de communication. Les langues fondées sur les gestes (langages par signes) sont une autre forme de ce système complexe de communication ».

Il peut paraître utopique de proposer une communication avec les malades d’Alzheimer car le stock de leurs représentations symboliques faisant sens est en voie d’effondrement et leur ajustement émotionnel est presque toujours déréglé (hypersensibilité, agressivité ou apathie).

Pourtant, reprenons ce qui nous porte à espérer.

Le répertoire de gestes qui font sens pour chaque patient en particulier est connu de l’aidant familial. Hélas, il est parfois trop « englué » dans sa propre représentation de ce qu’il pense savoir de l’autre pour accepter la perte d’une partie de ces références. Ainsi, est-on toujours surpris, en tant que médecin, d’entendre les plaintes des aidants sur le thème « il ne fait aucun effort », les réactions « anormales » à leurs élans, sur le manque de reconnaissance pour tout ce qu’on fait pour eux et parfois même sur le non-partage de la gestion du quotidien, sur l’absence d’aide qu’ils seraient censés apporter aux aidants !

Il faut rendre hommage à l’éthologie (science des comportements animaux) qui nous renseigne sur des représentations symboliques « innées », propres à l’espèce (Cyrulnik B., Sous le signe du lien, Pluriel Ed.) des grands singes (à laquelle appartient l’humanité) qui sont probablement un noyau dur, transculturel, longtemps résistant dans la maladie d’Alzheimer. On peut suspecter que, les conventions sociales s’effondrant, ces comportements primordiaux rejaillissent. On dit parfois de cette personne âgée démente « il retombe en enfance », on pourra peut-être dire un jour « il retombe en grand singe ». D’ailleurs, quand on imite quelqu’un, ne dit-on pas qu’on le singe ? Ou « ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire la grimace » ? Les neurones miroirs ne sont pas loin…

Observons, pour clore ce chapitre, que la psychiatrie a dominé l’analyse des relations humaines en privilégiant le sens des paroles et le sens de l’exposition aux objets, aux sujets et aux actes. Elle s’est focalisée sur l’interprétation de faits particuliers qui ont marqué, comme au fer rouge, le sujet. La psychiatrie a fait de nous des interprétatifs alors que nous n’étions souvent que des interprètes, au sens théâtral du terme. Ce faisant nous avions un peu oublié l’importance « animale » de la gestuelle et de l’immédiateté de la réaction. Et surtout, si vous levez les yeux de cet ouvrage, vous ne pourrez pas échapper à cette évidence : nous sommes dans un univers de gestes.

Pour nos amis psychiatres, les neurones miroirs ne réfléchissaient sans doute pas assez le récit de soi et du monde (Cyrulnik B., Le murmure des fantômes, pp 49-51, Ed Odile Jacob poche). Le contenu du discours, faisant sens, il écrasait le geste. En psychanalyse, le patient est immobile sur le divan, derrière lui papa Freud (ou ses adeptes) écoute, sans le regarder, parfois les yeux clos. On fait l’impasse sur le geste pour entendre les mots, deviner ce qu’ils évoquent.

En fait c’est le mouvement qui nous met en phase et l’idée du geste que l’on met en phrases. Tous les hommes politiques occupant les plus hautes fonctions ont un conseiller en gestes. Le théâtre de la relation permet d’associer le geste au texte.  

Enfin, un vaste chantier reste ouvert car si les acquisitions concernant les neurones miroirs datent d’une décennie, si leur implication dans le processus empathique paraît acquise, les neuromédiateurs qui sous-tendent cette activité sont incertains. Il sera peut-être possible à l’avenir de favoriser, par des médicaments spécifiques, le processus empathique dans les démences d’Alzheimer pour ouvrir une brèche dans cet enfermement intérieur qu’est cette maladie.

Tag(s) : #alzheimer parkinson neurologie

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