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Boris Cyrulnik, vers une spécialité commune neurologie et psychiatrie?

Boris Cyrulnik, vers une spécialité commune neurologie et psychiatrie?

Boris Cyrulnik , neurologie , psychiatrie et neuro-psychiatrie. Interview du Dr Polydor

Boris Cyrulnik , neurologie , psychiatrie et neuro-psychiatrie. Interview du Dr Polydor

JP – Boris, bonjour, tu fais partie de ces anciens jeunes gens qui ont encore le titre de neuropsychiatre. Comment vois-tu les passerelles qui peuvent s’établir actuellement alors que nos spécialités ont complètement divergé depuis la dissolution de cette spécialité: la neuropsychiatrie ?

 

BC - Tu as raison, je fais partie des archéo-psychiatres. A l’époque on était neuropsychiatre, on apprenait les paires crâniennes, on apprenait l’insuffisance vertébro-basilaire, puis on nous disait : maintenant tu peux aller prendre en psychothérapie un schizophrène. Donc, c’était une démarche absurde. On a donc séparé les deux spécialités. Mais cela aussi était une décision absurde : maintenant on  se rend compte qu’il y a un continuum qui va de la biologie à l’âme, et ce n’est pas l’un ou l’autre, c’est un continuum et il y a une jonction entre les deux, un processus qui nous mène à la parole et la parole n’est pas coupée du corps, elle est enracinée dans le cerveau mais une fois qu’elle est émise, elle est partagée par une autre parole. C’est un processus graduel qui nous permet d’échapper à la condition biologique pour créer une condition inter-subjective, inter-personnelle, et ce qu’on constate maintenant, c’est qu’il y a plein de disciplines qui se mettent à rassembler la neurologie, la psychiatrie et même la psychologie. On voit comment le milieu sculpte des cerveaux différents, comment la parole sculpte des cerveaux différents, comment les interactions précoces des dernières semaines de la grossesse (premiers mois de la vie), sculptent le lobe préfrontal et ses connections limbiques et surtout le fonctionnement de l’amygdale et que ce fonctionnement de l’amygdale, c’est la connotation émotionnelle des évènements qui nous arrivent, donc ça provoque un style relationnel qui peut expliquer des conflits si on n’arrive pas à contrôler l’émotion amygdalienne. C'est un raisonnement qui intègre les données de la neurologie avec les données de l’émotion, avec les données de la parole, avec les données de l’intersubjectivité.

 

JP - Donc en définitive, ce que tu es en train de nous dire, c’est que la séparation n’est pas une séparation des continents, mais qu’en fait il y a un continuum entre la neurologie et la psychiatrie ?

 

BC - La séparation a été faite, je crois, parce qu’au niveau des connaissances qu’on avait en 1968, en psychiatrie surtout, c'était légitime. Mais maintenant, on a fait des progrès, on est arrivé à une pensée absurde, qui rappelle les idées du Moyen-Âge, c’est le corps ou l’âme. Alors que les progrès récents de la neurologie et de la psychologie nous montrent qu’il y a un continuum entre les deux continents, neurologie et psychiatrie, et cela a des conséquences pour l’éducation de nos enfants, pour la recherche et pour le soin de nos patients. On sait qu’on ne peut pas séparer un aphasique de son milieu, on ne peut pas séparer l’écriture du milieu. C’est-à-dire qu’il faut s’entraîner à penser systémique: on fonctionne dans un système, on parle du système respiratoire et tout le monde comprend sans difficulté, je crois qu’il faudrait inventer la notion de système neuro-psychiatrique.

 

JP - En pratique donc, vois tu à l’avenir, la reconstitution de la spécialité neuropsychiatrique ou qu’il y aura toujours une partie de neurologues qui vont traiter les tumeurs cérébrales, les Parkinson, voire les Alzheimer, et une autre partie qui va s’occuper des dépressifs, des schizophrènes, ou qu’on va quelque part se rejoindre. Faudrait il qu’il y ait une insémination dans nos études de neurologue d’une grande part de psychiatrie et réciproquement ?

 

BC - La pensée paresseuse, c’est l’hyper-spécialité. C’est pour ça que j’ai fait des spécialités. Nos patients sont intégrés dans leur famille, dans leur culture, dans leur développement et même dans leur histoire, c’est-à-dire dans la représentation qu’ils se font de leur vie, de leur existence. Donc, on continuera d'avoir des dipomes grâce à la pensée paresseuse, mais une fois diplômé, il faudra comprendre nos patients et se comprendre nous-même et donc il faudra des associations de psychiatres, de psychologues, de neurologues et même de sociologues et de ratons laveurs bien sûr. Actuellement, on arrive à un tel degré de connaissance, qu’on ne peut pas tout savoir, donc on est obligé de se mettre en équipes pluridisciplinaires, et contrairement à ce qu’on disait il y a  quarante ans "une équipe pluridisciplinaire ne pourra jamais fonctionner, ça va donner une incohérence et un œcuménisme", mais dans les faits ça ne donne pas d’œcuménisme, simplement il faut apprendre à écouter le langage des autres, à s’intéresser aux autres et nous à continuer notre langage. On le fait déjà dans la fracture de jambe. Quand je me casse une jambe, je vais voir un orthopédiste mais pas un psychanalyste. C’est-à-dire que le plâtrier reste plâtrier, le médecin qui me donne des vitamines pour mes muscles ou des antibiotiques reste médecin, le kiné reste kiné, la psychologue reste psychologue, chacun reste ce qu’il est et tout le monde se coordonne autour d’un objet : La fracture de jambe. Donc je pense qu’on fera bientôt la même chose pour la neuropsychiatrie.

 

JP – On voir beaucoup actuellement, puisque ce sont des pathologies qu’on ne guérit pas, par exemple dans le Parkinson, les difficultés qu’ont les malades, justement dans ce que tu disais, c’est-à-dire quelle est la représentation de leur maladie et pour leurs aidants, quelle est la représentation qu’ils ont du malade, puisqu’il y a quand même une fracture de la représentation sociale au regard de ce qu’ils étaient avant. Donc, ne penses tu pas qu’il faudrait recommencer à faire des congrés de neuropsychiatre où justement, les psychiatres et les neurologues recommencent à se parler et à être moins séparés que ce qu’ils ont été ces dernières années ?

 

BC – Alors là, on est abîmé par des castes. C’est-à-dire qu’on choisit son camp, le corps ou l’âme, et à ce moment-là, on renforce une théorie. Or, une théorie passe son temps à se renforcer si on élimine ceux qui ne pensent pas comme ses tenants, surtout s'il existe une autorité, la hiérarchie: il faut penser comme le professeur, il faut publier comme le comité de lecture s'attend à recueillir nos publications, donc on ne peut que renforcer une théorie jusqu’au moment où on s'aperçoit qu'elle est complètement désadaptée du réel, et dès lors elle s’effondre. L’histoire des idées scientifiques est un cimetière de théories qui nous ont parues évidentes, donc ce qui va se passer maintenant, c’est que les neurologues curieux et les psychiatres curieux, vont se rencontrer et chacun va étonner l’autre, et on va créer une discipline onteractive où on va intégrer les données de chacune, et contrairement à ce qu’on dit, on va apprendre à travailler en équipes puisqu’on ne peut plus tout apprendre.

 

JP – Donc, ce que tu es en train de nous dire, c’est qu’on va devoir s’affronter avec le milieu conformiste universitaire ?

 

BC – De toutes façons, si on a nos diplômes, c’est parce qu’on a été des bons perroquets, sinon on ne serait pas neurologue ou psychiatre. Mais quand  on est praticien, on a quelqu’un en face de nous qui est avec son corps, son histoire, sa famille, sa religion, sa culture et quand on pratique, il faut bien qu’on ait une attitude intégratrice, on a nos diplômes grâce au perroquet qui parle en nous, mais ensuite sur le terrain, on fait ce qu’on peut en écoutant qui on peut...

Tag(s) : #alzheimer parkinson neurologie, #Les Associations de la neurologie, #memoire tremblements, #epilepsie, #migraine, #vasculaire cérébral

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